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Elle sortit l’arme et la regarda, hébétée. Elle appuya sur la commande d’activation et la lame de lumière frissonnante se mit à bourdonner et émettre une pâle lumière bleue, presque invisible dans la clarté moirée du couchant.

La voix de Luke lui revint. Continue ton entraînement au sabrolaser. Tu en as besoin.

Et, comme un écho, la voix d’Anakin – une voix qu’elle n’avait jamais entendue – répondit : Nous détenons le Pouvoir…

Elle repoussa de son esprit la vision sinistre. Mais ce qu’elle se savait incapable de repousser, c’était le fait que ses propres enfants étaient les petits-enfants de Dark Vador. Seul l’enseignement de la loi et de la justice se dressait entre les espoirs de la Nouvelle République et ce terrible cauchemar. Elle se rappela alors tous les efforts qui avaient été déployés pour tenter de les kidnapper, de les utiliser, de les transformer en outils au service de l’avidité et de l’obsession. Tous étaient persuadés que la princesse Leia leur fournirait un meilleur enseignement, qu’elle leur apprendrait à ne pas utiliser leurs pouvoirs de façon impulsive et égoïste. Elle avait laissé aux chacals de l’Empire déchu le soin de s’entre-dévorer tout en observant, impuissante, les membres de son propre Conseil perdre leur temps, et leurs vies, en conversations vaines et querelles futiles.

Et Luke qui n’avait cessé de la presser à s’emparer de ce terrifiant pouvoir. Le pouvoir de Palpatine. Le pouvoir de tout gouverner comme bon lui semblait.

Elle pressa de nouveau le bouton. La lame étincelante disparut.

D2. Elle eut une vague réminiscence des gémissements désespérés de C3 PO dans l’intercom, alors qu’elle glissait inexorablement vers les ténèbres glacées de l’inconscience. Elle se souvint des cliquetis et des bourdonnements des servomoteurs du petit droïd astromec. D2 savait que j’étais en danger. Il m’a aidée du mieux qu’il pouvait.

Elle ferma les yeux et lutta contre la montée des larmes.

Je vais les tuer, pensa-t-elle, une colère froide émergeant des brumes de la drogue. Ashgad et Dzym… Et cette ordure de Hutt… Et Liegeus, avec ses boissons droguées et ses préoccupations bidon. Peu importe ce qu’ils sont en train de préparer, je les détruirai tous.

Avant le retour de Liegeus, songea-t-elle, il valait mieux inspecter la pièce pour étudier toute possibilité d’évasion.

A l’intérieur, l’air était bien plus doux. La subtile modification thermique permettait d’échapper à l’aridité de la terrasse. Cela signifiait qu’il devait y avoir des écrans de protection magnétique – et pas des modèles au rabais – sur les portes et les fenêtres en plus de l’humidificateur d’air installé dans le plafond. Loin de la réfraction des rayons du soleil dans les cristaux des falaises environnantes, les ombres de la pièce semblaient beaucoup plus épaisses et les murs massifs facilitaient la montée d’un taux d’humidité qu’aucun système de climatisation ne pouvait réellement régler.

Quand un Hutt se trouvait dans un endroit, cela sentait le Hutt, évidemment. Personne n’était en mesure d’apprécier cette odeur pesante de pourriture. Sur Tatooine, Leia avait appris à la détester et son expérience au palais de Jabba lui avait été d’une grande utilité lors des négociations engagées avec Durga le Hutt sur Nal Hutta. Elle était l’un des rares diplomates à pouvoir traiter, sans appréhension et sans trop défaillir, avec des espèces aussi malodorantes que les Hutts ou les Vordums. On ne pouvait pas se permettre de sous-estimer l’intelligence d’un interlocuteur sous prétexte que ses enzymes de digestion lui permettaient d’assimiler n’importe quoi, de la racine d’un arbre au dérivé pétrolifère.

Il y avait des insectes. Elle les avait aperçus. Minuscules, bruns avec des reflets violacés, qui grouillaient dans les zones d’ombre les plus denses à la base des murs ou sous la commode rustique qui représentait l’unique meuble de la pièce. Les espaces de rangement étaient des niches creusées dans les parois. Les portes des niches, ainsi que la porte à l’ancienne qui donnait sur l’extérieur étaient en plastique injecté. Dans tous les renfoncements, des blattes essayaient d’échapper à la lumière, pourtant ténue, qui régnait dans la salle.

Leia frissonna de dégoût et referma toutes les portes.

Elle décida alors de déchirer des lanières dans la doublure de son vêtement, ce qui lui permit de dissimuler le sabrolaser en l’attachant dans le creux de ses reins sous les longs pans de velours rouge et bronze de sa robe de cérémonie. Liegeus Vorn portait, lui, une sorte de tunique très ample avec pantalon et veste assortis. Probablement une tenue standard sur un monde manquant cruellement de matières premières et dont l’économie défaillante empêchait toute forme de frivolité vestimentaire. Elle se dit que si on lui donnait d’autres habits à porter, ceux-ci seraient certainement trop grands. Cela avait toujours été le cas, au cours de toutes ces années de fuite, à chaque fois qu’elle avait dû emprunter en catastrophe une tenue à tel ou tel pilote de la Rébellion.

Parcourir la salle pour l’inspecter méticuleusement lui permit de s’éclaircir les idées. Luke, pensa-t-elle. Luke montant à bord de l’aile-B, Luke refermant le cockpit sur lui, l’esprit de Luke la remerciant pour ses encouragements de dernière minute…

Elle n’avait aucune idée de la position de la maison d’Ashgad par rapport à la ville de Hweg Shul, seul regroupement d’habitations suffisamment grand pour être recensé dans les registres. Même en empruntant une forme rudimentaire de transport, on pouvait bien se trouver à plusieurs centaines de milliers de kilomètres de la cité. Si Ashgad était à même de se payer un vaisseau spatial capable de voyager de planète en planète, s’il avait des synthédroïds à sa disposition, il devait certainement posséder un landspeeder, peut-être même plusieurs.

Elle se gratta le dessus du poignet. Une petite marque rouge laissée par la morsure d’un insecte lui confirma que ces blattes étaient de vraies saletés. La tentation de dormir la hantait toujours. Il n’aurait pas fallu grand-chose pour la pousser à retourner s’asseoir sur le divan installé sur la terrasse ensoleillée. Là, elle pourrait contempler, les paupières lourdes, l’immensité de cette désolation couverte de cailloux étincelants et en détailler les couleurs : blanc virant au gris, rose, bleu délavé et un vert évoquant certains métaux oxydés. Un océan sans fin sur lequel joueraient les éclats du soleil comme dans un immense kaléidoscope de plomb.

Mais, non, je ne peux pas, pensa-t-elle en se redressant et en tirant sur les plis de velours de sa tenue pour la lisser. Quand les effets de la drogue se seront un peu plus estompés, il faudra que j’envoie un message à Luke.

Encore fallait-il que Luke n’ait pas contracté la peste alors qu’il était encore à bord du vaisseau. Encore fallait-il qu’il ne se soit pas crashé dans son aile-B en voulant se poser sur cette planète. Encore fallait-il qu’il ne soit pas mourant, voire déjà mort.

Elle appuya son front contre le battant de la porte sans poignée qui semblait donner sur un couloir. J’ai réussi à m’échapper du Bloc de Détention Terminale de l’Étoile Noire, se dit-elle avec acharnement, je ne vais tout de même pas moisir ici.

– Tu dois la laisser tranquille !

La voix d’Ashgad, étouffée et distante, résonna à travers la porte.

La réponse de Dzym, bien que prononcée doucement, sonna comme horriblement proche. Le secrétaire devait se trouver à moins d’un mètre de la porte.

– Que voulez-vous dire, monseigneur ?

– Liegeus m’a dit que tu étais allé la voir. (La voix d’Ashgad se fit plus forte même s’il s’appliquait à conserver un ton posé. Le bruit de ses bottes indiqua qu’il se trouvait à présent à côté de Dzym. Leia pouvait presque le voir, dominant l’autre de toute sa taille.) Laisse-la tranquille !

– C’est une Jedi, seigneur, murmura Dzym. (Il y eut une drôle d’intonation dans sa voix, une sorte d’avidité tellement cauchemardesque que l’estomac de Leia sembla se tordre sous le coup de la panique.) J’essayais seulement de la garder sous notre contrôle.

– Je sais très bien ce que tu cherchais à faire, répondit Ashgad avec brusquerie. L’Epanouissement la gardera sous contrôle sans qu’il soit besoin de ton aide. Ne t’avise pas d’approcher d’elle, tu m’entends ? Skywalker est son frère. Il s’en rendrait compte si elle venait à mourir.

– Ici, seigneur ? (La voix de Dzym se transforma en chuchotement.) Même sur cette planète ?

– Nous ne pouvons pas prendre le risque que le Conseil élise n’importe quel successeur. Tant que tout n’est pas réglé, fous-lui la paix.

Le bruit de ses bottes s’éloigna dans le couloir. Dzym ne produisit aucun son. Il était resté tout ce temps immobile près de la porte. Leia entendit Ashgad s’arrêter, probablement pour regarder en arrière en direction de son secrétaire. Celui-ci était si proche, de l’autre côté du panneau, qu’elle l’entendit murmurer : « Et ensuite ? » Elle eut presque l’impression de le voir frotter ses mains gantées l’une contre l’autre.

Il y eut un long silence.

– Et ensuite… on verra ce qu’on verra…

 

Luke resta suspendu plusieurs minutes dans son harnais de sécurité, tentant de reprendre son souffle. Une partie de son esprit était concentrée sur la Force, occupée à maintenir la chaleur des générateurs à fusion à distance du réservoir de carburant pour éviter toute explosion. Le reste de son attention se portait sur les étendues désolées alentour en quête du moindre signe de danger.

Des gens approchaient.

Luke capta alors un bourdonnement grandissant d’hostilité. Des fanatiques du culte de Théran, très certainement.

Il était suspendu à quarante-cinq degrés dans son siège au-dessus du terrible enchevêtrement de métal et de câbles des vestiges du tableau de bord. Il devait y avoir une fuite du liquide de refroidissement et une odeur acre, mélangée à la puanteur de la mousse expansée de sécurité, avait envahi le cockpit. De larges fissures dans la coque, là où des plaques entières de métal avaient sauté lors de l’impact final, laissaient passer de fins rayons de soleil. Du sable et des gravillons s’étaient faufilés par les ouvertures et avaient donné naissance à de petites dunes au beau milieu des débris. La poussière en suspension dans l’air créait une sorte de brume luminescente dans la lumière.

Luke dégagea son bras gauche du harnais, ce qui lui donna un peu de mou. Il fit alors pivoter son corps tout entier afin que sa main droite puisse atteindre le fermoir des boucles de sécurité. Il se laissa couler jusqu’en bas et reprit pied sur ce qui restait de la console de pilotage. Il réfléchit un moment à sa condition en se disant qu’il était surpris d’être toujours en vie et de voir qu’il en réchappait avec des blessures aussi légères qu’une épaule démise et quelques contusions. En souriant, il pensa qu’il s’en était mieux sorti que s’il lui avait pris l’idée de se laisser tomber dans les précipices de Tatooine, enfermé dans un tonneau mal assemblé.

Le logement dans lequel il avait stocké de la nourriture, de l’eau, un blaster et des cellules énergétiques semblait en bon état mais la porte était coincée.

A en juger par les vibrations de colère qui montaient dans la Force, Luke comprit qu’il aurait de la compagnie dans les cinq minutes qui allaient suivre.

Le jeune homme avait déjà eu l’occasion de se servir des propriétés télékinétiques de la Force pour crocheter des verrous mais le panneau était bel et bien coincé. Il remonta sa manche droite, rassembla toute la puissance possible dans sa main robotisée et posa la paume contre le métal froissé du logement. Il parvint à tordre l’un des coins de la porte vers l’intérieur et créa une ouverture suffisamment large pour y passer une main. Luke récupéra sa gourde d’eau. Au moment où il allait replonger la main dans la petite armoire pour y repêcher son blaster, il entendit le vrombissement de moteurs de landspeeders mal réglés et le bruit étouffé de sabots galopant dans les graviers.

Il n’eut pas le temps de récupérer son arme. L’appareil se mit à vaciller sous le poids de plusieurs personnes en train de l’escalader. Des ombres passèrent devant les déchirures de la coque. Luke ressortit sa main vide tout doucement, se redressa et se glissa sans bruit vers la partie la plus reculée du minuscule cockpit. Juste à temps. Une volée de cartouches à percussion explosa à l’endroit même où il se trouvait une fraction de seconde auparavant et une pluie de graviers envahit le poste de pilotage.

Les attaquants étaient nombreux. Vingt, peut-être vingt-cinq, estima Luke en se laissant discrètement glisser sur les cailloux pour se mettre à couvert sous l’épave tordue de l’aile principale. Composés d’hommes et de femmes, certainement. C’était difficile à dire car dans la froidure ambiante, tous étaient engoncés dans d’épaisses vestes, de lourds manteaux ou des cache-poussière en piteux état. Leurs têtes disparaissaient sous des turbans ou des chapeaux à larges bords. En plus de leurs armes à feu, certains portaient des arcs – automatiques ou arbalètes traditionnelles – ainsi que de courts javelots. Quand Luke eut terminé son inspection, ils avaient complètement encerclé l’aile-B.

Il était évident qu’il valait mieux ne pas s’y frotter.

Il y a mille façons d’utiliser la Force pour gagner un combat, avait dit Djinn, le vieux maître de Callista. Et il y a mille façons d’utiliser la Force pour éviter un combat. Luke décida alors de se servir d’un truc que Djinn avait enseigné à Callista et que la jeune femme lui avait appris plus tard. Une démonstration de télékinésie si élémentaire que le jeune Jedi avait eu presque honte de ne pas y avoir lui-même pensé au cours de toutes ses années de pratique. Son esprit se concentra sur les cailloux du sol et ceux-ci se mirent à propulser des volutes de poussière.

Beaucoup de poussière.

Le problème avec ce truc, c’est qu’il fallait être prêt à réagir. Luke avait déjà étudié ses possibilités de retraite dans le cercle des Thérans qui se rapprochaient du vaisseau. Il releva le col de sa combinaison de vol pour se couvrir le nez et la bouche, plissa les yeux pour se protéger la vue le plus possible puis s’élança hors du refuge temporaire que lui offrait la carcasse de l’appareil. Il bénéficiait d’un sens inné de l’orientation et Yoda lui avait enfoncé dans le crâne une méthode quasiment surnaturelle pour se repérer dans les situations d’urgence. Luke savait donc dans quelle direction se trouvaient les speeders et les montures des Thérans. Il fonça, ventre à terre, entre les volées de cailloux et les coups de feu, courant de droite à gauche pour éviter les formes fantomatiques perdues dans ce brouillard gris et blanc de sable en suspension.

L’effet de la tornade de poussière était extrêmement localisé et les bords se dispersaient au gré des vents faiblissants. Les speeders des Thérans se trouvaient juste en bordure du nuage. Une épouvantable collection d’appareils de cinquième main, le pire assemblage de poubelles ambulantes que Luke ait jamais vu, même au cours des jours les plus sombres de la Rébellion : des cabriolets Void hors d’âge, quelques XP-291 et quelque chose qui ressemblait à l’enfant illégitime d’un Transporteur Mobquet et d’une caisse à savon, mis au monde par un généticien sous l’influence de substances illicites. Au milieu des véhicules, une douzaine de cu-pas – des cousins des tauntauns acclimatés aux régions tempérées – paissaient avec bruit. Les capacités intellectuelles de ces animaux au pelage clair faisaient passer les lézards des neiges, domptés par les Rebelles sur Hoth, pour de brillants individus, candidats au doctorat.

Conscient de la faible réserve d’eau dont il disposait et ne connaissant pas la distance qu’il aurait à parcourir avant de rejoindre la civilisation, Luke se dirigea vers les véhicules qui lui paraissaient être dans le meilleur état. Il vérifia la réserve de carburant de l’un d’eux, fit une grimace et trancha les rênes des deux cu-pas attachés à son bloc de propulsion. Il se dirigea vers le speeder voisin, un XP -38 A qui semblait sur le point de rendre l’âme. Celui-ci disposait de réserves plus importantes. Luke coupa les rênes des deux animaux attachés au véhicule et ceux-ci partirent en courant vers l’horizon, se dandinant comme d’énormes jouets en caoutchouc rose et bleu. Le moteur du speeder se mit à vrombir et Luke concentra une onde de la Force vers le sol sous le véhicule pour donner une poussée supplémentaire.

Un nouveau nuage de poussière s’éleva et enveloppa les premiers Thérans qui sortaient de la tornade. Injures et projectiles volèrent dans la direction de Luke. Celui-ci appuya à fond sur les gaz. Le speeder bondit hors de la tempête de sable et de graviers pour se lancer dans un large virage destiné à rejoindre l’entrée du canyon le plus proche, masse rocheuse monstrueuse au milieu de laquelle l’aile-B avait réalisé son approche avant de s’écraser. Le véhicule disparut dans l’ombre du dédale de crevasses et de fissures.

Luke sentit qu’il s’était suffisamment éloigné du lieu du crash pour libérer la barrière de Force qu’il avait créée entre la chaleur du propulseur à fusion et le réservoir de carburant du chasseur. Le tonnerre de l’explosion se propagea à travers les plaines désertiques et son écho sinistre retentit d’un bout à l’autre du canyon en rebondissant sur les falaises de cristal.

Le Jedi espéra que les Thérans, en supposant qu’il s’agissait bien des adeptes fanatiques dont Leia lui avait parlé, avaient eu le temps de s’éloigner de l’appareil avant l’explosion.

Plus tard, à l’abri d’une entaille rocheuse donnant sur un précipice, Luke aperçut l’éclair blanc d’un canon laser qui tirait vers le ciel. Les traits de lumière étincelants montèrent en ligne droite dans le bleu délavé du ciel aride. Peu de temps après, la cible fut visible. En suivant un plan de vol particulièrement complexe, elle évita les tirs. C’était l’une des structures amovibles de la Lumière de la raison qui avait dû se désolidariser du reste du vaisseau en orbite pour suivre son propre itinéraire de retour dans l’atmosphère.

Protégeant ses yeux de l’aveuglante luminosité qui émanait de la gorge cristalline, Luke repéra l’instant précis de la prise en charge de l’appareil par le système de guidage au sol. Tous les civils – Leia y compris, et ce pendant des années – avec qui il avait eu l’occasion de parler de ce sujet étaient persuadés qu’un programme automatique valait bien un humain aux commandes. Luke ne connaissait cependant aucun pilote qui ne soit capable de faire la différence. Enfin, aucun pilote ayant survécu à plusieurs combats aériens, en tout cas.

La petite structure volante se mit à filer à une altitude suffisamment basse pour échapper aux postes d’artillerie et demeura parallèle à l’immensité désolée de la plaine avant de mettre le cap au nord. Dans le lointain, Luke aperçut d’autres traits de lumière blanche étincelante monter vers le ciel.

Il se remit sur pied et escalada les parois cristallines jusqu’au sommet de la gorge. Le vent incessant qui plaquait sa combinaison contre son corps semblait gémir doucement entre les pans de rochers. A cinq ou six kilomètres en aval, au-delà de ce qui apparaissait comme un monticule de verre, se profilaient les ruines d’un mur. Le long de celui-ci, et contrastant avec les étendues rose et pourpre environnantes, Luke vit quelque chose qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de voir sur cette planète : des taches vertes, témoins de la présence de végétation.

Il porta à ses yeux les jumelles macrobinoculaires dénichées sous le siège du speeder. Elles étaient entièrement manuelles et probablement plus vieilles que lui, mais en parfait état de fonctionnement. Elles lui permirent d’étudier les fondations battues par les vents pour voir s’il n’y avait pas quelque chose d’utile à récupérer. A première vue, il devait s’agir de l’une de ces prisons qui avaient abrité les premiers colons de la planète. Il détailla le périmètre des murailles éboulées et repéra l’emplacement des bâtiments de détention, prévus pour se protéger d’une attaque venue de l’intérieur plutôt que de l’extérieur.

Il devait cependant y avoir de l’eau quelque part là-dessous. En redescendant vers le speeder, Luke s’entailla la main avec des graviers coupants. Frissonnant dans la température qui ne cessait de baisser, il s’installa à bord du véhicule, mit le moteur en marche et fila en direction des ruines.

 

Avec une dignité un peu maladroite, C3 PO installa le corps du soldat Marcopius dans la minuscule chambre froide, d’ordinaire destinée à la conservation des spécimens, du vaisseau de reconnaissance. La navette ne transportait que des kits de soins d’urgence et n’était même pas dotée de droïds médicaux de classe trois. C3 PO avait pourtant retrouvé un moniteur de diagnostic et de suivi des signes vitaux et l’avait immédiatement relié au jeune homme mais cela n’avait pas été d’un grand secours. Les analyseurs n’avaient rien rapporté d’anormal – ni poison, ni maladie, ni virus, ni bactéries n’étaient apparus sur l’écran de contrôle. Un autre témoin s’était alors allumé, indiquant l’arrêt d’absorption d’oxygène et de l’activité cérébrale.

Il n’y avait aucun problème apparent chez le jeune soldat. Il s’était juste contenté de mourir.

Le droïd protocolaire essaya de disposer les bras et les jambes de Marcopius le plus dignement possible dans l’espace confiné couvrant moins d’un mètre carré de la chambre froide. Puis, il se redressa, produisit quelques raclements de gorge très humains pour se préparer la voix et délivra le discours standard des procédures d’obsèques, accompagné d’une musique de circonstance.

D2 émit alors un sifflement qui témoignait de son inquiétude. C3 PO s’interrompit au beau milieu du deuxième mouvement de son requiem.

– Eh bien, évidemment que je joue la procédure d’obsèques standard en avance rapide ! Nous allons bientôt sortir de l’hyperespace, si les calculs du soldat Marcopius sont corrects… Et je n’ai aucun scrupule à te dire, D2, que je suis très inquiet ! Et s’il se sentait déjà malade quand il a procédé à la programmation du saut sur l’ordinateur de pilotage, hein ? Tu sais, il suffit d’un rien pour perturber un cerveau organique. Même une simple variation de température d’une demi-douzaine de degrés peut vous jouer des tours. Qui sait où nous allons nous retrouver quand nous émergerons de l’hyperespace ? Qui sait si nous trouverons quelqu’un, pour peu que nous soyons à une portée radio suffisante, qui nous aidera à ramener cet appareil à bon port ?

L’astromec ajouta un autre de ses commentaires électroniques.

– Oh, tu as vérifié ? Nous sommes sur la bonne trajectoire pour émerger à portée de la base orbitale de Durren ? Et pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ? A présent, cesse de m’interrompre. Un peu de respect, s’il te plaît.

Le droïd à carapace d’or se tourna vers la dépouille du soldat dans son uniforme blanc, ce jeune homme qui avait été leur unique espoir de rejoindre sans encombre la planète Durren, et adopta une posture évoquant le recueillement. Il acheva de délivrer sa procédure d’obsèques, normalement longue de deux heures, à la vitesse record de sept secondes.

– Voilà. (Il referma le couvercle de la chambre froide et enclencha le verrou.) Cette unité de conservation est officiellement déclarée dans le registre comme contenant une forme de maladie contagieuse. Une fois que nous aurons averti les autorités de la Flotte de l’épouvantable trahison de maître Ashgad, la famille du soldat Marcopius pourra être avertie… Dieu du ciel ! (Sa tête pivota vivement à trente degrés quand une lampe au-dessus de la porte de l’infirmerie se mit à clignoter.) C’est le signal d’alarme. Il faut que nous nous immobilisions pour sortir de l’hyperespace.

La lumière ambrée se mit à clignoter de plus en plus rapidement. Les deux droïds se précipitèrent vers l’ascenseur qui menait à la passerelle de pilotage. Bien que la navette de reconnaissance soit programmée pour une décélération automatique et une sortie de l’hyperespace qu’il y ait, ou non, quelqu’un aux commandes, C3 PO se sentit mieux quand il parvint à se glisser dans l’une des niches capitonnées d’immobilisation situées près de la porte de l’ascenseur. Au-delà des chaises vacantes du capitaine et du copilote, les témoins sur le tableau de bord semblaient indiquer que tout était normal. Aucun signal lumineux n’apparaissait sous les grandes baies par lesquelles défilaient les scintillements tourbillonnants d’étoiles qui semblaient s’allumer et s’éteindre dans les torsions exercées par les champs gravitationnels. D2 R2 alla s’installer dans la niche la plus proche de la console et déplia l’un de ses bras interfaces pour se connecter à la prise de l’ordinateur de bord. Il se mit à émettre des gazouillis rassurants. Les clignotants finirent par émettre un signal lumineux doré et continu.

– Je sais bien que nous émergeons en bordure de l’espace territorial de Durren, rétorqua C3 PO très sèchement. Durren est un port très important. Il faudrait vraiment être fou pour enclencher une séquence de décélération à des coordonnées où existe ne serait-ce qu’une toute petite chance de croiser la route d’un autre vaisseau.

Les signaux sur la console se firent plus vifs. Il y eut une montée de puissance dans le champ de gravité quand la propulsion de vol normal se remit en marche. L’étonnant motif soyeux des étoiles déformées par la vitesse lumière sembla se tordre dans le sens inverse de la marche avant de laisser la place à la noirceur de l’espace traditionnel. Un petit croiseur de la République apparut par les hublots, sa masse métallique occupant près de quatre-vingt-cinq pour cent du champ de vision. La navette de reconnaissance était en train de foncer sur lui à pleine vitesse !

– Mon Dieu ! dit C3 PO.

D2 laissa échapper une volée de sifflements évoquant un cri d’alarme. Il y eut un éclair aveuglant, puis l’intérieur de la passerelle fut envahi par une luminosité bleue tirant sur le blanc. Le croiseur explosa, vraisemblablement touché en plein réservoir, et la navette plongea à travers un champ de débris tournoyant dans tous les sens.

L’appareil fit une embardée et une série de bonds désordonnés sous le coup de l’onde de choc et de la pluie d’éclats. C3 PO poussa un nouveau cri d’angoisse quand il découvrit, par les hublots, le vaste disque bleuté de la planète Durren. L’espace tout autour était parsemé de débris et des explosions apparaissaient comme de furtifs nuages étincelants dans le vide du cosmos. Des ailes-E, de petits vaisseaux de transport et des cargos armés engagés en pleine bataille se crachaient des salves de laser les uns sur les autres. Dans le lointain, la coque anguleuse noir et argent de la base orbitale de Durren était entourée d’un véritable essaim d’appareils qui se livraient un combat sans merci.

– Dieu du ciel, D2, mais qu’est-ce qui peut bien se passer ? Mais je le vois bien que la base orbitale est attaquée ! ajouta-t-il d’un ton irrité à la réponse que venait de lui fournir son compagnon. Mais qui peut bien être responsable d’une chose pareille ?

D2, toujours relié à l’ordinateur de bord, afficha des données sur les moniteurs de contrôle.

– Ce sont des vaisseaux marchands convertis en appareils de combat !

C3 PO repoussa sa barre de sécurité, s’extirpa de sa niche et tituba jusqu’à la console pour mieux lire les informations. Bien que l’identification des vaisseaux ne fasse pas partie de sa programmation originale, des années passées au sein de la flotte Rebelle lui avaient permis de multiplier par trois ses connaissances en la matière.

– Regarde-moi ça ! Il y a même des navettes orbitales qui ont été transformées en chasseurs. Mais, comment se fait-il que la base de Durren n’envoie rien de plus gros que des ailes-E pour se défendre ?

D2 émit quelques bips électroniques.

– Oh, mais oui, bien sûr. Je m’apprêtais justement à le faire !

Le droïd de protocole activa les commandes de la console de communication et composa le code des fréquences de la base de Durren. Ses doigts rigides pianotèrent sur le panneau tandis qu’il étudiait les sons en provenance des différents canaux. Gros mots prononcés par des chefs d’escadrille, ordres aboyés par les commandants de la base et contrordres aussitôt envoyés se mélangeaient aux communications de reconnaissance et d’espionnage venues de la planète elle-même.

– C’est une rébellion ! dit C3 PO, profondément choqué. Une révolte de faction contre le Conseil Planétaire Central de Durren ! Une coalition d’insurgés a fait table rase des accords passés entre le Conseil Planétaire et la République et ils s’attaquent maintenant aux principaux centres gouvernementaux !

D2 posa une question.

– Hier, apparemment. Après le départ du Caelus et du Corbantis, envoyés pour répondre à une attaque de pirates sur Ampliquen. L’assaut principal sur le centre gouvernemental aurait débuté la nuit dernière. Ils s’en seraient pris à la base quelques heures plus tard. (Il pencha la tête pour écouter les informations qui lui parvenaient. Entre eux et la planète, un cargo de type Kaloth Y-9 était en train de manœuvrer pour sortir de l’orbite et quitter le système.) Avec toutes ces attaques sur les ports principaux, le commerce interplanétaire est réduit à néant. D2, c’est terrible ! Aucun vaisseau ne peut s’approcher ! Le contrôle au sol doit être hors d’usage ! Il va tout de même bien falloir que quelqu’un s’occupe de nous… Voyons… (Il appuya sur la commande de transmission.) Base Durren, ici la navette de reconnaissance du vaisseau amiral Boréalis. Répondez, base Durren ! Quelque chose de terrible est arrivée !

La réponse qu’il obtint consista en une flopée de grésillements interrompus par des fragments de voix essayant de couvrir les interférences.

– Mais Son Excellence a été kidnappée ! enchaîna C3 PO. Il y a eu une embuscade, une sorte de peste…

D2 pivota sur lui-même, tous signaux en alerte. Il laissa échapper un salmigondis de crissements, sifflements et couinements particulièrement aigus. Le grand droïd détourna, horrifié, le regard des hublots. Le disque bleu de la planète, qui n’avait cessé de grandir, glissait à présent sur le côté. La navette de reconnaissance, toujours lancée sur la même trajectoire, était en train de dépasser l’orbite de Durren pour plonger vers l’immensité infinie du vide cosmique qui s’étendait au-delà.

– Ne sois pas ridicule, D2. Même s’il y a un traître au sein du Conseil, toutes les communications ne peuvent tout de même pas être espionnées ! (C3 PO se tourna de nouveau vers la console.) Allô ? Répondez… Ecoutez-nous…

Pour toute réponse, seuls des grésillements leur parvinrent.

Par les hublots, ils virent les navires marchands puissamment armés ouvrir le feu sur un escadron d’ailes-E. Ces chasseurs étaient, apparemment, les seules défenses que la base de Durren avait à opposer. Ils se dispersèrent au milieu des tirs qui étincelaient dans la lumière renvoyée par la planète.

– Le chef d’Etat Organa Solo a été enlevée ! tenta de nouveau C3 PO. Elle est retenue prisonnière sur Nam Chorios ! Rien à faire, on ne nous entend pas…

Il essaya de modifier les réglages sur le panneau de contrôle mais rien ne se produisit. Le disque bleu de Durren glissa définitivement sur le côté et disparut.

Devant eux, il n’y avait plus que l’espace. L’espace et l’éternité, le vide et les ténèbres des profondeurs d’une sépulture.

C3 PO appuya encore une fois sur la commande du micro.

– Au secours ! (Son faible cri de désespoir se perdit dans la confusion et n’atteignit que des récepteurs endommagés ou des individus qui n’avaient guère le temps de se pencher sur leur cas.) Est-ce que quelqu’un nous entend ? Au secours !